Ce fut par une nuit pluvieuse qu’elle le vit pour la première fois en chair et en os.
N’ayant aucun client ce soir-là, elle était descendue au petit kiosque à journaux du hall. Elle sut que la porte d’entrée de l’établissement avait été ouverte à cause du courant d’air et de la soudaine amplification des bruits de la rue et de l’orage. Après avoir choisi ses journaux et déposé ses pièces de monnaie, elle prit ses achats et se retourna pour traverser le hall.
C’est à ce moment-là qu’elle le vit, et elle en laissa tomber ses journaux de saisissement. Elle fit un pas en arrière, interdite. Il était impossible qu’ils puissent jamais se trouver si près l’un de l’autre. Elle fut prise d’une sorte de vertige et sentit le sang lui monter au visage.
Il était grand, encore plus grand qu’elle ne l’avait imaginé. Ses cheveux, presque entièrement noirs, grisonnaient un peu aux tempes. Mais évidemment, il avait dû bénéficier des traitements S-S et vieillir moins vite que la plupart des gens. Cela lui plut, car rien ne l’aurait déçue davantage que de le voir sur le retour. Et ce visage de prédateur, et ces yeux perçants ! Il était plus impressionnant en chair et en os que sur les reproductions bi ou tridimensionnelles il portait un imperméable noir et transportait deux énormes colis – l’un qui devait être une sorte de valise et l’autre une boîte munie de trous d’aération et dotée d’une poignée. Des gouttes de pluie scintillaient dans ses cheveux et ses sourcils, luisaient sur son front et sur ses joues. Elle fut prise d’une folle envie de courir lui essuyer le visage avec son chemisier.
Elle se pencha et ramassa les journaux. Lorsqu’elle se redressa, elle baissa la tête et maintint les journaux devant elle de façon à masquer partiellement son visage. Puis elle pénétra dans le hall, et, tout en feignant de lire, alla s’asseoir dans un siège situé près de la réception.
— Chambre avec fille, monsieur ? entendit-elle Horace demander.
— Ce serait parfait, dit-il en posant ses bagages.
— Il y a un choix important, à cause du temps, dit Horace en faisant glisser vers lui l’album de l’établissement. Vous n’aurez qu’à m’indiquer celle qui vous plaît.
Elle l’entendit tourner les pages du gros catalogue, et comme elle le connaissait par cœur, elle les compta : … Quatre, cinq. Une pause… Six.
Il s’était arrêté.
« Oh, non ! pensa-t-elle. Ce doit être Jeanne ou Synthe. Ni l’une ni l’autre, pas pour lui ! Meg, peut-être, ou à la rigueur Kyla. Mais pas Jeanne, avec ses yeux de bovin, ou Synthe qui pèse dix kilos de plus que sa photo ne le laisse penser. »
Elle risqua un coup d’œil et vit que Horace s’était éloigné et lisait un document.
Prenant son courage à deux mains, elle se leva et s’approcha de lui.
— Commandant Malacar…
Elle essaya de parler avec assurance, mais ne réussit qu’à produire un murmure tellement elle avait la gorge sèche.
Il se retourna et la dévisagea. D’un coup d’œil furtif, il s’assura que Horace n’avait rien entendu, puis posa son index droit sur ses lèvres.
— Bonjour. Comment t’appelles-tu ?
— Jackara.
Cette fois, sa voix était un peu plus ferme.
— Tu travailles ici ?
Elle hocha la tête.
— Libre ce soir ?
De nouveau, elle opina du bonnet.
— Réceptionniste ! dit-il en se retournant.
Horace leva les yeux de son document.
— Oui, monsieur ?
D’un geste du pouce, il désigna Jackara.
— Elle, dit-il.
Horace déglutit et prit un air embarrassé.
— Monsieur, il y a quelque chose dont je dois vous prévenir…
— Elle, répéta Malacar. Inscrivez-moi sur votre registre.
— Comme vous voudrez, monsieur, dit Horace en sortant une carte vierge et un stylet. Mais…
— Je m’appelle Rory Jimson et je viens de Miadod sur Camphor. On paie maintenant ou après ?
— Maintenant, monsieur. Cela fera dix-huit Unités.
— Combien cela fait-il de dollars nadyiens ?
— Quatorze et demi.
Malacar sortit une liasse de billets et paya.
Horace ouvrit la bouche, la referma, puis dit :
— S’il y a quoi que ce soit, surtout, prévenez-moi immédiatement.
Malacar hocha la tête et se baissa pour prendre ses bagages.
— Si vous voulez patienter une petite minute, je vais vous appeler un robot.
— Ce n’est pas la peine.
— Comme vous voudrez. Dans ce cas, Jackara vous emmènera jusqu’à la chambre.
Le réceptionniste prit le stylet, le tripota, le reposa sur le comptoir. Finalement, il se replongea dans la lecture de son document.
Malacar la suivit jusqu’aux ascenseurs en étudiant sa silhouette, sa chevelure, et en essayant de se souvenir de son visage.
— Shind, prépare-toi à transmettre et à relayer, dit-il tandis qu’ils entraient dans l’ascenseur.
— Entendu.
— N’aie pas l’air étonné, Jackara, et surtout ne fais rien qui puisse prêter à penser que nous communiquons. Dis-moi comment il se fait que tu me connais.
— Vous êtes télépathe !
— Réponds simplement à ma question, et sache que je peux anéantir la moitié de cet immeuble d’un simple geste de la main.
— C’est ici que nous descendons, dit-elle tout haut. Ils sortirent de l’ascenseur et elle tourna à droite, l’entraînant dans un couloir décoré avec des zébrures et qui n’était éclairé que par des lumières logées dans les plinthes. L’effet produit était à la fois austère et attirant. Cela donnait une sorte d’aura animale à la fille qui marchait devant lui. Il décela une faible odeur de narcotiques dans l’air. Le parfum était plus insistant à proximité des ventilateurs.
— Je vous ai beaucoup vu en photo. J’ai lu de nombreux ouvrages de toute sorte sur vous. C’est comme ça que j’ai été amenée à vous connaître. À vrai dire, je possède toutes vos biographies – même les deux livres publiés par les Ligues Combinées.
Il rit tout haut et donna à Shind le signal qui, dans leur code particulier, signifiait : « Cesse de transmettre, continue à recevoir », puis lui demanda :
— C’est vrai, ce qu’elle raconte ?
— Oui. Elle a pour vous une très grande admiration. Elle est dans tous ses états et sa nervosité est extrême.
— Alors ce n’est pas un piège ?
— Non.
Elle s’arrêta devant une porte se débattit quelque temps avec la serrure, finit par l’ouvrir.
Elle poussa la porte, mais au lieu d’entrer ou de s’effacer pour le laisser passer, elle se retourna pour lui faire face, barrant le passage. Son visage était parcouru de contractions nerveuses, et il crut qu’elle allait fondre en larmes.
— Ne riez pas lorsque vous entrerez, dit-elle. Je vous en supplie. Quoi que vous voyiez.
— C’est promis, dit-il.
Elle s’écarta alors pour le laisser entrer.
Il pénétra dans la pièce et regarda autour de lui. Son regard rencontra tout d’abord les fouets, puis le portrait accroché au-dessus du lit. Il posa ses valises sur le sol sans le quitter des yeux. Il entendit la porte se refermer. La chambre était un modèle d’ascétisme. Murs gris et accessoires en métal poli. Les volets de l’unique fenêtre étaient fermés.
Il commença à comprendre.
— Oui, dit Shind.
— Prépare-toi à transmettre et à recevoir.
— Vous pouvez y aller.
— Cette chambre est-elle soumise à une quelconque surveillance ? demanda-t-il.
— Pas exactement. Ce serait illégal. Mais j’ai la possibilité de demander de l’aide ou de déclencher plusieurs systèmes de surveillance, si je veux.
— L’un de ces systèmes fonctionne-t-il en ce moment ?
— Non.
— Par conséquent personne ne nous entendra si l’on parle à haute voix.
— Non, dit-elle tout haut, et il se retourna pour la regarder.
Elle était adossée contre la porte, les mains posées à plat sur le métal, les yeux écarquillés, les lèvres sèches.
— Il ne faut pas avoir peur de moi, dit-il. Tu t’endors avec moi tous les soirs, pas vrai ?
Vaguement embarrassé de ne pas recevoir de réponse, il ôta son manteau et regarda autour de lui.
— Y a-t-il un endroit où je pourrais suspendre ça pendant que ça sèche ?
Elle avança vers lui et saisit le vêtement.
— Donnez-le-moi. Je vais l’accrocher dans ma douche.
Elle le lui arracha des mains, franchit prestement une petite porte qui donnait dans la chambre et la referma derrière elle. Il l’entendit pousser le verrou. Au bout de quelques instants, des bruits de vomissements lui parvinrent.
Il fit un pas vers la porte, prêt à frapper et à lui demander si elle se sentait bien.
— Non, dit Shind. Laissez-la.
— Bon. Veux-tu que je te laisse sortir ?
— Non, ça ne ferait qu’accroître son trouble. Je suis très bien où je suis.
Au bout d’un moment, il entendit le bruit d’une chasse d’eau, et peu après la porte s’ouvrit et elle apparut. Il remarqua que ses cils étaient mouillés. Il remarqua également le bleu intense des yeux qu’ils encadraient.
— Il sera sec avant longtemps, dit-elle. Commandant.
— Merci. Appelle-moi Malacar, Jackara. Ou mieux encore, Rory.
Il fit le tour du lit pour étudier son portrait de plus près.
— Il est assez ressemblant. D’où vient-il ?
Son visage s’éclaira et elle s’approcha, elle aussi.
— C’était une illustration tirée de votre biographie par Gillian. Je l’ai fait agrandir et tridimensionnalisée. C’est la meilleure photo que j’aie de vous.
— Je n’ai jamais lu le bouquin en question, dit-il. J’essaie de me rappeler où la photo a été prise, mais je n’y arrive pas.
— C’était juste avant la Manœuvre du Paramètre Huit, dit-elle, alors que vous vous apprêtiez, avec la Quatrième Flotte, à faire votre jonction avec Conlil. D’après le livre, la photo a été prise une heure environ avant votre départ.
Il se tourna vers elle en souriant.
— Je crois que vous avez raison, dit-il, et cela la fit sourire.
— Cigarette ? dit-il.
— Non, merci.
Il en prit une et l’alluma.
« Me voilà dans de beaux draps, se dit-il. Il a fallu que je tombe sur une pauvre fille qui s’adonne au culte de la personnalité, et que ce soit moi qui sois l’objet de son culte. Si j’ai le malheur de dire un mot de travers, elle va probablement faire une dépression nerveuse. Quelle est la meilleure tactique à adopter ? Peut-être que si je lui donne à penser que moi je ne suis pas tranquille et que je lui confie ensuite un secret peu important qui prouve que je lui fais confiance… »
— Écoute, dit-il. Tu m’as fichu la frousse en bas parce que personne ne savait que je me rendais sur Deiba et je pensais que presque personne ne me reconnaîtrait. Je suis descendu ici plutôt qu’à l’hôtel parce que dans ce genre d’endroit personne ne se soucie des visages ou des noms. Mais tu m’as vraiment pris au dépourvu. Je voulais rester ici incognito, et j’ai cru qu’on m’avait démasqué.
— Mais vous jouissez d’une immunité totale vis-à-vis des lois, pourtant ?
— Je ne suis pas venu pour les enfreindre. Pas cette fois, en tout cas. Je suis venu glaner certains renseignements – aussi discrètement que possible.
Il la regarda droit dans les yeux.
— Puis-je compter sur toi pour conserver le secret ?
— Bien entendu, dit-elle. Que voudriez-vous que je fasse d’autre ? Je suis née dans les NADYA. Puis-je vous être d’une quelconque utilité dans ce que vous faites ?
— Peut-être bien, dit-il en s’asseyant sur le bord de son lit. Si les NADYA te tiennent tellement à cœur, qu’est-ce que tu fais ici, en territoire ennemi ?
Elle eut un petit rire en allant s’asseoir devant lui sur une chaise.
— Si vous voyez un moyen pour moi d’y retourner, dites-le-moi. Regardez le seul travail que je puisse faire dans cette ville. Combien de temps pensez-vous que ça me prendra pour économiser le prix du voyage ?
— Es-tu liée par un contrat ou par un quelconque accord ?
— Non, pourquoi ?
— Je ne connais pas bien les lois d’ici. Je me demandais simplement s’il faudrait que j’emploie les grands moyens pour te sortir de là.
— Me sortir de là ? Me ramener aux NADYA ?
— Bien sûr. C’est ce que tu veux, n’est-ce pas ?
Elle se détourna alors et commença à pleurer en silence. Il ne fit rien pour l’en empêcher.
— Excusez-moi, dit-elle, je… je ne m’attendais pas qu’il m’arrive une chose pareille. Que Malacar entre dans ma chambre et me propose de m’emmener avec lui. C’est quelque chose dont j’ai rêvé la nuit…
— J’en conclus que ta réponse est « oui » ?
— Merci, dit-elle. Oui, c’est oui ! Mais il y a autre chose…
Elle sourit.
— Quoi donc ? Un petit ami que tu voudrais emmener avec toi, peut-être ? On pourrait arranger ça.
Elle leva la tête et ses yeux lançaient des éclairs.
— Non ! Ça n’est rien de semblable ! Les hommes d’ici me dégoûtent !
— Excuse-moi, dit-il.
Elle regarda fixement ses sandales, ses ongles de pieds argentés. Il fit tomber la cendre de sa cigarette dans un cendrier en métal noir posé sur la table de chevet.
Quand elle parla de nouveau, ce fut très lentement et sans le regarder.
— J’aimerais faire quelque chose pour les NADYA. Je voudrais vous aider dans l’entreprise qui a motivé votre venue à Capeville.
Il resta silencieux pendant un moment. Puis il demanda :
— Quel âge as-tu, Jackara ?
— Je ne sais pas exactement. Dans les vingt-six ans, je crois. C’est en tout cas ce que je dis aux gens. Peut-être vingt-huit. Ou vingt-cinq. Mais ce n’est pas parce que je suis jeune que…
Il leva la main pour l’interrompre.
— Je n’essaie pas de te dissuader de faire quoi que ce soit. À vrai dire, tu pourrais m’être d’une certaine utilité. Si je t’ai demandé ton âge, c’est pour une raison bien précise. Que sais-tu du khurr mwalakharan, communément appelé fièvre de Deiba ?
Elle leva les yeux au plafond.
— Je sais que c’est une maladie assez rare, dit-elle. Je sais que quand on l’attrape, on a une grosse fièvre et on a le teint qui devient plus sombre. On dit que ça attaque le système nerveux central. Dans un deuxième stade, ce sont les rythmes respiratoire et cardiaque qui sont affectés. Et puis il y a une histoire de liquides. Ce n’est pas exactement que l’organisme les perd, mais les fluides cellulaires quittent les cellules. C’est ça. Et les cellules ne réabsorbent pas le liquide perdu. C’est pour ça qu’on a tellement soif et que ça ne sert à rien de boire. Mais vous êtes médecin, vous savez tout ça mieux que moi.
— Que sais-tu d’autre sur cette maladie ?
— Eh bien ! c’est incurable et on en meurt toujours, si c’est ça que vous voulez dire.
— En es-tu sûre ? demanda-t-il. N’as-tu jamais entendu parler de quelqu’un qui y aurait survécu ?
Elle le regarda, interloquée.
— Personne ? insista-t-il. Personne n’y a jamais survécu ?
— Eh bien ! à vrai dire, on raconte qu’il y a un homme qui s’en est tiré. Mais j’étais très jeune à l’époque, et c’était juste après la guerre. Je ne m’en souviens pas très bien.
— Raconte-moi le peu que tu sais. On a dû en parler par la suite.
— C’est seulement un homme qui n’en est pas mort. On n’a jamais rendu son identité publique.
— Pourquoi cela ?
— Une fois qu’il a été déclaré guéri, on a pensé que les gens auraient encore peur de lui s’ils apprenaient à qui ils avaient affaire. C’est pour ça qu’ils ont gardé son identité secrète.
— H, dit-il. Plus tard on l’a appelé H.
— Peut-être bien, dit-elle. Je ne sais pas. Je crois vous avoir dit tout ce que je savais.
— Où l’ont-ils soigné ? Dans quel hôpital ?
— Ici, en ville. Mais l’hôpital n’existe plus.
— D’où venait-il ?
— Des Hautes Terres. À une certaine époque, tout le monde l’appelait « l’homme des Hautes Terres ».
— Il était de par ici ?
— Je ne sais pas.
— Qu’est-ce qu’on appelle les Hautes Terres ?
— C’est une espèce de plateau. On quitte la péninsule et on s’enfonce d’une cinquantaine de kilomètres à l’intérieur des terres vers le nord-ouest. Il y a les ruines d’une vieille ville là-bas – une ville péienne. Deiba faisait anciennement partie de l’Empire Péien. Ce n’est plus qu’un tas de ruines, et les seuls gens qui s’y intéressent sont les archéologues, les géologues et les touristes péiens. Ils l’ont trouvé là-haut alors qu’ils démontaient du matériel de surveillance avancée datant de la guerre, je crois. En tout cas il y avait là-haut une sorte d’installation militaire, et c’est en montant y faire quelque chose qu’ils l’ont trouvé. Ils l’ont ramené à bord d’un appareil spécialement équipé et il s’est rétabli.
— Merci. Ton aide m’a été très utile.
Elle eut un sourire qu’il lui rendit.
— J’ai une arme, dit-elle, et je m’exerce avec. Je tire vite et bien.
— C’est une très bonne chose.
— S’il y a quelque chose de dangereux à faire…
— C’est possible, dit-il. Tu parles de ces Hautes Terres comme si tu connaissais bien la région. Peux-tu me procurer une carte, ou m’en dessiner une ?
— Il n’existe pas de bonne carte de la région, dit-elle. Mais j’y suis allée à de nombreuses reprises. Je fais aussi beaucoup de randonnées à dos de kooryab, et il m’arrive de m’enfoncer à l’intérieur des terres. Les Hautes Terres sont un excellent champ de tir. Il n’y a personne là-bas pour vous chercher des ennuis.
— C’est une région totalement inhabitée ?
— Oui.
— Parfait. Comme ça tu pourras m’emmener y faire un tour.
— Oui, si vous voulez. Il n’y a pas grand-chose à voir par là-bas, remarquez. Je croyais plutôt…
Il écrasa sa cigarette.
— Elle est vraiment au-dessus de tout soupçon, Shind ?
— Oui.
— C’est très curieux, ce que je te demande là, dit-il. Et je sais ce que tu croyais. Tu croyais que j’étais venu ici pour une opération de sabotage ou pour prêcher la révolution. Mais ce qui m’amène est plus important. Une action de commando isolée peut irriter les Ligues, mais il n’y a pas là de quoi les inquiéter. Par contre, si les Hautes Terres peuvent me livrer les renseignements que je cherche, je disposerai d’un indice sur la nature de l’arme la plus terrifiante de toute la galaxie.
— De quels renseignements s’agit-il ?
— De l’identité de H.
— En quoi cela vous aidera-t-il ?
— Je préfère ne pas en dire plus long pour le moment. Mais les Hautes Terres me semblent un bon point de départ pour mes recherches. Si notre homme y avait établi son campement, il en reste peut-être des traces. Des traces de quel genre, je ne saurais le dire. Mais je suis sûr que ceux qui l’ont ramené auront laissé son matériel sur place ou l’auront détruit – à supposer qu’ils l’aient trouvé. S’il y est encore, je veux mettre la main dessus.
— Je vous aiderai, dit-elle. Mais il faut que j’attende mon prochain jour de congé et…
Il s’était levé, la dominant de toute sa taille, s’était penché, lui avait mis la main sur l’épaule.
Elle frissonna à son contact.
— Tu ne comprends pas, dit-il. C’est la dernière nuit que tu passes ici. Tu es ton propre maître à compter d’aujourd’hui. Demain matin, j’aimerais que tu ailles acheter ou louer deux ou trois de ces kooryabs et te procurer tout le matériel dont on aura besoin pour passer quelques temps – peut-être une semaine – dans les Hautes Terres. Je ne veux pas y aller d’un coup de vaisseau et risquer de me faire suivre à la trace par un contrôleur aérien trop curieux. Mais quand nous quitterons cette ville demain matin, tu pourras dire définitivement adieu à cet établissement. Tu n’as pas à t’occuper de congés ou de jours ouvrables. Tu pars sans préavis. C’est légal ici, non ?
— Oui, dit-elle en se redressant sur son séant et en agrippant les bras du fauteuil.
« Je ne voulais pas, se dit-il. Mais elle peut m’être utile dans cette histoire. Et c’est une Nadyenne que ces satanées Ligues ont rendue à moitié dingue. Elle est du voyage. »
— Alors la question est réglée, dit-il en se rasseyant sur le lit et en allumant une autre cigarette.
Elle sembla se détendre un peu.
— Je veux bien fumer, maintenant.
— Malacar.
— Rory, corrigea-t-il.
— Rory se reprit-elle.
Il se releva, lui offrit une cigarette, l’alluma, se rassit.
— Je n’ai jamais entendu dire que vous étiez télépathe, dit-elle au bout d’un moment.
— Je ne le suis pas. C’est un truc. Si tu veux, demain je te montrerai comment je fais.
« Mais pas ce soir, songea-t-il. Dieux ! Si ça m’a pris tout ce temps pour arriver à te calmer à moitié, ce n’est pas le moment de te présenter une créature fourrée avec des yeux comme des soucoupes, fût-elle de Darvenia. Tu te mettrais probablement à hurler, et ils feraient monter les videurs. »
— Ça ne te fait rien que j’ouvre ces volets une minute ? demanda-t-il.
— Laissez-moi faire.
— Non, non. Ça ira.
Mais elle avait déjà bondi sur ses pieds et avait traversé la moitié de la pièce.
Elle chercha le bouton sous l’appui de la fenêtre et les volets s’escamotèrent dans le mur.
— Vous voulez qu’on ouvre la fenêtre aussi ?
— Un petit peu, dit-il en se levant et en venant se placer à côté d’elle.
Elle appuya sur un autre bouton, les panneaux vitrés s’entrouvrirent. Il aspira l’air humide de la nuit.
— Il pleut toujours, observa-t-il en tendant le bras et en tapotant sa cigarette au-dehors.
— Oui.
Ils surplombaient un bâtiment trop bas pour obstruer la vue, et ils contemplèrent la ville endormie à travers les gouttelettes et les filets d’eau qui couvraient la fenêtre entrouverte. Les lumières de la ville étaient déformées, comme altérées par un prisme. La légère brise qui entrait dans la chambre charriait l’odeur vaguement salée de la mer. « Pourquoi la gardes-tu fermée ? » lui demanda-t-il. Et elle de répondre d’une voix où ne perçait aucune trace d’émotion : « Le spectacle de cette ville m’est odieux. La nuit, ce n’est pas trop mal, parce qu’on ne voit rien. » Il y eut un lointain roulement de tonnerre en provenance des collines. Il appuya ses coudes sur le rebord de la fenêtre et se pencha en avant. Elle eut un moment d’hésitation, puis suivit son exemple. Elle était très près de lui, mais il savait que s’il la touchait, la qualité particulière de cet instant serait brisée.
— Il pleut souvent, ici ? demanda-t-il.
— Oui. Surtout en cette saison.
— Est-ce que tu fais du bateau, ou de la natation ?
— Je nage régulièrement pour ne pas perdre la main, et je sais manier des embarcations de petite taille. Mais je n’aime pas beaucoup la mer.
— Non ? Pourquoi cela ?
— Mon père est mort noyé. Ça s’est passé après la mort de ma mère, et ils m’avaient déjà mise avec les enfants. Il a essayé de doubler le cap Murphy à la nage, une nuit, sans doute en tentant de s’évader du Centre de Transit. En tout cas, on m’a dit qu’il s’était noyé – mais ça ne m’étonnerait pas qu’un de ces salauds de gardiens l’ait tué.
— Je suis désolé.
— Je n’étais qu’une enfant. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à comprendre et à les haïr.
Il tapota de nouveau sa cigarette au-dehors.
— Comment est-ce que ce sera, une fois que vous aurez gagné ? demanda-t-elle.
Il jeta la cigarette.
Elle fusa dans l’obscurité comme une comète éphémère.
— Gagné ? dit-il en se retournant pour la regarder. Je vais lutter jusqu’à ma mort, mais jamais je ne briserai les Ligues. Je ne gagnerai jamais, dans le sens où tu l’entends. Mon objectif est de préserver les NADYA, pas de détruire les Ligues Combinées. Je veux empêcher trente-quatre petits mondes d’être assujettis aux caprices de quatorze Ligues. Je ne peux pas espérer avoir le dessus, mais ce que je peux faire, peut-être, c’est leur apprendre à avoir un certain respect pour les NADYA – suffisamment de respect pour que les NADYA aient l’occasion de croître et de se développer jusqu’au jour où elles pourront prétendre elles-mêmes au statut de Ligue au lieu d’être dépecées et absorbées par les autres. Si on avait la possibilité de coloniser encore quelques dizaines de planètes, si les Ligues Combinées nous laissaient faire au lieu de nous boycotter et de nous mettre les bâtons dans les roues chaque fois qu’on s’essaie à quelque chose de nouveau – alors, peut-être, on aurait une chance. Je veux faire partie des Ligues Combinées – pas les détruire. Mais je veux que ce soit nous qui fixions les conditions de ce ralliement. Oui, je les hais pour ce qu’elles nous ont fait. Mais il n’y a pas à l’heure actuelle de meilleure civilisation que la leur. Je veux en être partie prenante – mais en tant que leur pair.
— … Et la chose des Hautes Terres ? L’identité de H ?
Il eut un sourire machiavélique.
— Si je peux mettre la main sur le secret de H, je passerai à la postérité comme l’un des pires scélérats de l’histoire de l’humanité. Mais par tous les dieux, j’aurai flanqué une trouille bleue à ces satanées Ligues. Elles ne seront pas près de revenir se frotter aux NADYA après ça.
Elle jeta sa cigarette, imitant son exemple, et il en alluma deux autres.
Ils écoutèrent la lointaine sirène d’une bouée d’orage, et chaque fois qu’un éclair zébrait le ciel, il illuminait la nuit jusqu’à l’horizon. Lorsque la foudre tombait loin devant eux, les collines se détachaient, noires et irrégulières, sur le bleu de la nuit. Lorsqu’elle tombait derrière eux, chaque fenêtre de Capeville semblait capter une partie de l’éclair et la refléter dans une direction différente. La plupart du temps, cependant, seules brillaient dans la nuit les lumières déformées de la ville.
« Ça fait une éternité que je n’ai pas parlé comme ça, se dit-il. Évidemment, je n’ai pas toujours Shind à côté de moi pour me dire à qui je peux faire confiance. Elle est sympathique, cette enfant. Belle, en tout cas. Mais ces fouets, et la drôle de façon dont le réceptionniste a réagi… Elle déteste tout le monde, ici. Je ne savais pas que ces établissements d’État acceptaient les clients un peu spéciaux. Peut-être suis-je un peu vieux jeu… Bien sûr que je le suis. Dommage, ce qui lui est arrivé. Peut-être que plus tard, elle rencontrera quelqu’un aux NADYA – qui saura lui-même trouver les mots justes pour lui parler… Ouh la la ! Il n’y a pas de doute, je me fais vieux ! Agréable, cette brise. Jolie vue. »
Un aéronef passa lentement à basse altitude, en décrivant des cercles comme un insecte lumineux. Il le regarda s’éloigner en direction de l’aire d’atterrissage où il s’était posé.
« On dirait un locomobile, se dit-il. Ça colle à peu près point de vue taille. Qui pourrait bien vouloir se poser par un temps pareil, de nuit, alors que ce serait si agréable de rester en orbite, bien à l’abri et au sec, en attendant que l’orage passe ? Exception faite de moi-même, bien sûr. »
Le véhicule tourna en rond pendant quelque temps, puis s’immobilisa comme s’il attendait l’autorisation d’atterrissage de la tour de contrôle.
— Jackara, éteins la lumière, veux-tu ? dit-il, et il la sentit se raidir à côté de lui… Et si tu as des jumelles ou un télescope, ajouta-t-il rapidement, donne-les-moi, s’il te plaît. Ce véhicule m’intrigue.
Elle s’éloigna et il l’entendit ouvrir une armoire. Quelque dix battements de cœur plus tard, la pièce fut plongée dans l’obscurité.
— Tenez, dit-elle en revenant auprès de lui.
Il porta la longue-vue à ses yeux, la braqua, la régla.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il ne répondit pas immédiatement, mais continua de régler la mise au point.
Il y eut un nouvel éclair, venant de derrière eux.
— Ce véhicule est un locomobile, annonça-t-il. Il en passe souvent à Capeville ?
— Encore assez. Ce sont surtout des véhicules de transport.
— Celui-là est trop petit. Combien y a-t-il de locomobiles particuliers ?
— Moins d’une dizaine par mois. Ce sont surtout des touristes de passage.
Il referma la longue-vue et la lui rendit.
— Peut-être suis-je trop méfiant, dit-il. J’ai toujours peur qu’ils ne trouvent moyen de me faire suivre…
— Je ferais mieux de rallumer, et elle s’éloigna dans l’obscurité, puis, d’un geste, la fit se dissiper.
Il resta à contempler la ville un long moment après l’avoir entendue refermer l’armoire.
C’est alors qu’il entendit derrière lui un sanglot étouffé ; il se retourna lentement.
Elle était allongée de côté sur le lit, les jambes en ciseaux, le visage caché par ses cheveux. Elle avait déboutonné son chemisier, et il vit qu’elle portait des sous-vêtements noirs.
Il la regarda pendant un long moment, puis alla s’asseoir à côté d’elle. Il ramena ses cheveux en arrière et posa sa main sur ses omoplates. Elle continua à pleurer.
— Excusez-moi, dit-elle sans lever les yeux. Vous vouliez une chambre et une fille, et je ne peux pas. Je voulais, mais je ne peux pas. Pas avec vous. Pas de façon à vous procurer du plaisir. Il y a une fille très gentille qui s’appelle Lorraine et une autre qui s’appelle Kyla. Elles sont très demandées. Je vais aller chercher l’une d’elles et lui demander de passer la nuit avec vous.
Elle commença à se lever ; il tendit l’autre main et lui toucha la joue.
— Qui que tu amènes, elle passera une nuit tranquille, dit-il, parce que dormir est à peu près tout ce que je suis en état de faire pour le moment.
Elle le dévisagea alors.
— Vous ne me raconteriez pas des mensonges, n’est-ce pas ?
— Pas pour ça. J’ai vraiment sommeil. Tout ce que je te demanderai de faire, c’est de rabattre les couvertures, et demain matin tu pourras me dire si je ronfle.
Elle déglutit, hocha vigoureusement la tête, et se mit en devoir de faire ce qu’il lui avait demandé.
Plus tard, il l’entendit sortir de la salle de bains et la sentit se glisser dans le lit. Elle avait oublié de fermer la fenêtre. Comme il aimait l’air frais, il ne le lui fit pas remarquer il resta étendu là à respirer l’océan et à écouter la pluie.
— Malacar, l’entendit-il murmurer, vous dormez ?
— Non.
— Qu’est-ce que je vais faire de mes affaires ?
— Quelles affaires ?
— J’ai quelques jolies robes et des livres et…
— Tu feras tes valises demain et tu les enverras au port, où on les mettra à la consigne jusqu’au moment où on quittera Deiba. Je te donnerai un coup de main.
— Merci.
Elle se tourna et se retourna dans le lit, puis ne bougea plus. La bouée continuait à ululer. Il pensa au locomobile qui était passé. Si le Service avait trouvé le moyen de le suivre à la trace depuis le Système Solaire, ils ne pouvaient rien contre lui. Mais ce qu’il ne voulait à aucun prix, c’était qu’ils établissent un rapport entre lui et Deiba ou H. Si c’était vraiment un vaisseau du Service, comment avaient-ils fait ? Morwin ? Il avait parlé d’un ami à lui qui travaillait dans le Service. Se pouvait-il qu’il l’ait averti ou qu’il ait branché un pisteur automatique sur le Persée ? Mais Shind avait dit qu’il était de bonne foi…
« Je deviens paranoïaque, se dit-il. N’y pensons plus. »
Mais il ouvrit les yeux et fixa le plafond. La fille bougea de nouveau, légèrement. Il promena son regard sur les murs de la pièce et aperçut la tache plus sombre des fouets qui y étaient accrochés. Il fit la grimace. Et lui-même observant tout ça du haut de son mur. Une fausse image sainte dans un bordel. Ça l’amusait et le blessait tout à la fois. De nouveau le son de la bouée, et l’air nocturne qui se rafraîchissait… Un éclair, un roulement lointain de tonnerre, la pluie. Encore. Les entrechats de papillons cuivrés sur le plafond.
Il avait dû s’endormir, car il eut conscience de se réveiller en sentant le contact de sa main sur son épaule.
— Malacar ?
— Oui ?
— J’ai froid. Je peux me rapprocher ?
— Bien sûr.
Il bougea son bras et elle fut à côté de lui. Elle se cramponna à lui comme un naufragé à sa bouée. Il lui entoura les épaules de son bras, lui fit poser sa tête sur sa poitrine et se rendormit.
Le lendemain matin, ils prirent leur petit déjeuner dans un établissement situé dans la même rue que la maison de prostitution, quelques numéros plus loin. Malacar remarqua un groupe de femmes à une table éloignée qui jetaient constamment des coups d’œil dans sa direction.
— Pourquoi ces femmes me regardent-elles sans cesse ? demanda-t-il à voix basse.
— Elles travaillent au même endroit que moi, dit-elle. Elles sont curieuses parce que vous avez passé la nuit entière avec moi.
— Ça n’arrive pas souvent ?
— Non.
Une fois de retour, ils se procurèrent des boîtes en carton et Malacar l’aida à emballer ses affaires. Elle resta silencieuse pendant toute la durée de l’opération, aussi silencieuse qu’elle l’avait été pendant presque toute la matinée.
— Tu as peur, dit-il.
— Oui.
— Ça te passera.
— Je sais, dit-elle. Je me disais que je ressentirais un tas de choses si jamais ce jour-ci arrivait, mais jamais je n’ai pensé que j’aurais peur.
— C’est compréhensible. Tu quittes le connu pour l’inconnu.
— Je ne veux pas être faible.
— La peur n’est pas un signe de faiblesse. (Il lui donna une petite tape sur l’épaule.) Finis d’emballer tes affaires. Je vais appeler le port et leur demander de passer prendre tout ça et de le garder en consigne.
Elle s’écarta de lui.
— Merci, dit-elle en recommençant à remplir les cartons.
« J’espère qu’elle ne va pas emporter le portrait ni ses fichus fouets », se dit-il.
Une fois qu’il eut demandé au service de livraison à domicile de venir enlever les colis, il se fit passer le bureau du contrôleur des vols. Il prit soin de ne pas allumer l’écran.
— Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, si le locomobile qui s’est posé hier soir pendant l’orage était un vaisseau du Service ?
— Non, lui fut-il répondu. Il appartenait à un particulier.
« Ce qui ne veut strictement rien dire, songea-t-il. Si le Service veut s’entourer de discrétion, rien ne lui est plus facile que de s’assurer le concours des gens. Mais pendant que j’y suis, autant voir jusqu’où je peux aller. »
— Pourriez-vous me dire quel est le véhicule en question ?
— Bien sûr. Il s’agit du Modèle T, port d’attache Liman sur Bogotelles. Le signor Enrico Caruso est inscrit sur le registre comme propriétaire et commandant de bord.
— Merci.
Il coupa la communication.
« Ça ne prouve toujours rien se dit-il. C’est toujours le plus ouvertement du monde que le Service me fait suivre. C’est en quelque sorte leur façon de me lancer un avertissement. Je dois être en train de devenir paranoïaque. Inutile d’entreprendre des recherches sur ce Caruso. Si c’est sa véritable identité, pas de problème. Si ça ne l’est pas, je mettrais trop longtemps à le démasquer. Quoi qu’il en soit, ça ne devrait pas me préoccuper outre mesure. À moins que ce ne soit un tueur. Et encore… »
— Je suis prête, dit-elle.
— Bon. Voici de l’argent. Fais le compte et dis-moi s’il y en a assez. J’attendrai ici qu’on passe chercher tes affaires pendant que tu nous trouveras des montures et du matériel.
— C’est plus que suffisant, dit-elle. Malacar…
— Oui ?
— Quand devrai-je leur dire que je m’en vais ?
— Tout de suite, si tu veux. Ou laisse-leur un mot si tu n’as pas envie de leur parler.
Elle se rasséréna.
— Je vais leur laisser un mot.
Cet après-midi-là, ils s’enfoncèrent dans les collines, animal de bât à la traîne, attaché à la selle de Jackara. Elle arrêta sa monture et se retourna pour contempler la ville qui s’étalait en contrebas. Malacar s’arrêta également, mais plutôt que de regarder Capeville il la regarda, elle. Elle ne dit rien. C’était comme s’il n’existait pas.
Les yeux mi-clos, elle serrait les lèvres au point qu’elles semblaient presque invisibles. Elle avait noué ses cheveux avec un ruban et il les regarda danser dans la brise. Elle resta ainsi pendant près de trente secondes. Il sentit comme une vague de haine à l’état pur passer, dévaler la pente, déferler sur la ville. Puis ce fut fini, elle tourna bride et reprit son ascension.
« Je vois ton rêve, Jackara, se dit-il. Celui que Morwin te ferait… »
Ils cheminèrent pendant tout l’après-midi, et il aperçut la côte opposée de la péninsule, où l’eau était plus claire et où il n’y avait pas de ville. Il distingua quelques huttes sur le rivage lointain, mais entre leur plage et les collines s’étendait un enchevêtrement de verdure où des serpentins ressemblant à de la vigne vierge passaient d’arbre en arbre et où des nuées d’oiseaux sombres s’envolaient et se posaient sans cesse avec force battements d’ailes. Le ciel était à moitié couvert, mais le soleil brillait dans l’autre moitié et la journée était encore très belle. La piste restait détrempée et collante après l’orage de la veille, et ils troublaient des flaques d’eau limpide en passant. Il remarqua que sa monture laissait des empreintes de forme triangulaire, et se dit qu’une telle bête devait être redoutable au combat. Loin en contrebas, la mer moutonnait et il vit que les arbres remuaient.
« Le vent n’est pas encore monté jusqu’à nous, pensa-t-il. Mais il pleuvra encore ce soir, si j’en juge d’après ces nuages. Des bâches auraient été mieux que ces tentes légères qu’elle a achetées si le vent se lève là-haut… »
Ils s’arrêtèrent avant la tombée de la nuit et dînèrent. Capeville était depuis longtemps hors de vue. Shind, qui avait passé la journée juchée sur la bête de somme, sauta à terre. Jackara sourit. Elle semblait s’être prise d’amitié pour la petite créature darvénienne. Cela faisait plaisir à Malacar, qui se dit qu’elle détestait tellement les gens qu’elle connaissait qu’il lui était probablement plus facile de se lier d’amitié avec un non-humain.
Il mangea tandis que le ciel s’obscurcissait. Celui-ci était entièrement couvert à présent, et la nuit tombait. De temps en temps, une bouffée de vent parvenait jusqu’à eux.
— Où devrait-on dresser la tente, Jackara ? Et dans combien de temps ?
Elle leva un doigt, déglutit, puis dit :
— À une dizaine de kilomètres d’ici il y a un endroit qui est abrité sur deux côtés. On pourra y camper pour la nuit.
Il avait déjà commencé à pleuvoir lorsqu’ils atteignirent l’emplacement indiqué.
Allongé à même le sol, encore trempé, écoutant les mouvements des kooryabs, sentant le vent et parfois la pluie sur son visage, entendant les deux, la tenant serrée contre lui, le regard perdu dans la nuit qui enjambait les deux murs de pierres grises comme un pont, il échafaudait des plans pour l’avenir, choisissait les mondes qu’il enverrait à la mort. C’est là qu’il élabora un plan d’ensemble, le tourna et le retourna dans sa tête, décida qu’il était opérationnel, le catalogua en vue d’une exécution ultérieure. Il était prêt. Encore deux jours et ils atteindraient les Hautes Terres. À côté de lui, Jackara émit divers petits bruits dans son sommeil.
— Bonsoir, Shind.
— Bonsoir, Commandant.
— Elle fait un cauchemar ?
— Non, son rêve est plutôt agréable.
— Dans ce cas, inutile de la réveiller. Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Il resta là pendant un long moment à écouter la nuit, puis il la rejoignit.
Ils quittèrent la péninsule tard le lendemain matin et se dirigèrent vers l’intérieur des terres, en direction du nord-ouest. Leur ascension continua jusqu’à ce qu’ils atteignent un plateau qu’ils franchirent dans l’après-midi. Cela les mena au pied d’une nouvelle chaîne de collines.
« Au cœur de celles-ci se trouvaient les Hautes-Terres », lui dit Jackara. Ils les apercevraient avant la tombée de la nuit.
L’avenir ne la démentit pas. Ils prirent pied sur une crête, elle tendit le doigt, il hocha la tête. Un gigantesque plateau rocheux s’élevait à quelques kilomètres de là. Un vaste canyon les séparait de la mesa et ils devaient le traverser pour atteindre leur destination. C’est avec une facilité déconcertante que les kooryabs se frayèrent un chemin entre les rochers.
À la tombée de la nuit, ils avaient franchi le canyon et suivaient une piste qui partait du pied de la face nord du plateau et montait en pente douce vers l’ouest. Malacar avait eu le temps de se familiariser avec sa monture, et c’est sans la moindre inquiétude qu’il se fia à elle sous les étoiles.
Ce ne fut que le lendemain matin, lorsqu’il put avoir une vue d’ensemble de la ville en ruine, qu’il prit conscience de l’immensité de la tâche qui l’attendait. Comme ce qu’on savait de l’architecture péienne pouvait le laisser prévoir, les bâtiments avaient été construits à une certaine distance les uns des autres. Ils étaient disséminés sur une zone d’environ trois kilomètres de long sur cinq cents mètres de large. Il n’en restait plus guère que les fondations. Ici et là, un mur tenait encore debout. Le sol était jonché de gravats, eux-mêmes totalement ou en partie recouverts de ronces et d’herbes folles. Il n’y avait presque pas d’arbres. En dehors des limites de ce qui, jadis, avait été une ville, se dressait un petit bâtiment carré délavé par le soleil et les intempéries.
— C’est l’installation militaire ? demanda-t-il en le montrant du doigt.
— Oui. Je suis déjà rentrée à l’intérieur. Le toit s’est en partie effondré, il y a plein d’insectes et ça sent mauvais. Ils ont tout emporté avec eux quand ils sont partis.
Il hocha la tête.
— Pour commencer, on n’a qu’à faire un petit tour à pied et tu feras le guide.
Shind les accompagna, frêle silhouette se faufilant parmi les pierres.
Ils marchèrent pendant plusieurs heures, et elle lui raconta ce qu’elle savait de l’endroit. Ensuite, il se livra à une inspection détaillée des ruines les plus proéminentes dans l’espoir que H ait élu domicile dans l’une d’elles. Mais à l’heure du déjeuner il n’était guère plus avancé que le matin au réveil.
Après le déjeuner, il escalada le monticule le plus haut qu’il put trouver (un mur) et dessina un plan aussi fidèle que possible des environs. Ensuite, point par point, il balisa la ville en pensée et reporta les repères sur sa carte de façon à la découper en carrés égaux. Cet après-midi-là, il plaça un repère aux points de rencontre des lignes imaginaires.
— On va l’explorer morceau par morceau ? demanda-t-elle.
— Exactement.
— Par où allons-nous commencer ?
— Choisis une parcelle, dit-il en lui tendant la carte.
Elle le regarda rapidement, vit qu’il ne plaisantait pas.
— Bon. Celle-ci, au milieu.
Ce jour-là ils explorèrent deux des carrés qu’il avait dessinés, passant chaque mètre carré au crible, rampant dans les caves et les cryptes, retournant des rochers, piétinant ou démêlant les ronces et les herbes folles. Ils travaillèrent jusqu’à ce que l’obscurité les contraignît à s’arrêter, puis regagnèrent leur campement et firent un feu.
Plus tard ce soir-là, tandis qu’ils contemplaient les étoiles, elle rompit un long silence en disant :
— On a pris un bon départ.
Il continua à fumer sans répondre. Au bout d’un moment, elle trouva la main de Malacar et la serra dans ses deux mains à lui faire mal.
— Qu’est-ce qui lui prend, Shind ?
— Elle essaie de vous réconforter. Elle croit que vous êtes déçu de ne pas avoir trouvé ce que vous cherchez aujourd’hui.
— Elle n’a pas tort, bien sûr. Mais je ne m’attendais pas à tomber dessus le premier jour.
— Peut-être devriez-vous le lui dire. Son esprit est un endroit étrange. Elle est malheureuse parce qu’elle croit que vous l’êtes.
— Allons bon !
— Commandant…
— Oui ?
— Je regrette de vous avoir parlé de ce rêve.
— Tu me l’as déjà dit.
— Il n’est pas encore trop tard.
— Il est l’heure de dormir, Shind.
— Oui, Commandant.
— Hé, Jack ?
— Oui ?
Il tendit sa main libre, la glissa derrière sa tête et la tourna vers lui. Il se pencha en avant, l’embrassa sur le front et la relâcha.
— Tu es un bon guide, et on a pris un bon départ aujourd’hui, dit-il.
Puis il se retourna sur le flanc et s’endormit.
Elle regarda le ciel criblé d’étoiles et à chaque étoile filante forma le vœu qu’il réussisse.
Le lendemain matin ils se remirent à l’œuvre et explorèrent encore trois carrés avant midi. Ils découvrirent un indice encourageant – de vieux ustensiles de cuisine de fabrication locale et une toile de protection couverte de terre – dans le quatrième carré de la journée. Mais ils eurent beau retourner le sol à des mètres à la ronde, ils ne trouvèrent rien d’autre.
— C’est peut-être ici qu’il a bivouaqué, dit-elle.
— Lui ou quelqu’un d’autre. Il n’y a rien d’intéressant ici.
— Mais si c’est bien de son campement qu’il s’agit, ça pourrait vouloir dire qu’il travaillait dans les environs.
— Peut-être. Finissons ce carré et passons ensuite à celui d’en dessous.
Ils se remirent à l’œuvre, portant à huit le nombre total des carrés explorés. Ils ne firent pas d’autre découverte ce jour-là.
— Shind ?
— Oui, Jackara ?
— Il dort ?
— Oui. Mais même s’il ne dormait pas, il ne nous entendrait pas si je ne le voulais pas. Qu’y a-t-il ?
— Il est déprimé ?
— Pas particulièrement. Il est toujours taciturne lorsqu’il travaille. Il est… préoccupé. Vous n’avez rien fait qui ait pu le contrarier.
— Vous le connaissez depuis longtemps ?
— Depuis plus de vingt années terrestres. J’étais son interprète personnelle pendant la guerre.
— Et vous vous battez encore à ses côtés, pour les NADYA. Parmi tous les membres de son état-major, vous seule êtes restée avec lui pour poursuivre la lutte.
— Je lui suis parfois utile.
— Une telle loyauté envers notre cause est assez admirable.
— On ne peut pas partager ses pensées pendant longtemps comme nous l’avons fait sans que cela débouche soit sur la folie, soit sur l’amour. C’est un sentiment personnel qui me lie à Malacar. Les NADYA ne sont qu’accessoires en ce qui me concerne. Je les sers uniquement parce qu’il y attache de l’importance.
— Vous l’aimez ? Vous êtes de sexe féminin ?
— Je suis effectivement une femelle de mon espèce. Mais cela aussi est accessoire. Il faudrait des mois pour faire comprendre à un humain les pensées d’un Darvénien… et ses sentiments. Et cela ne servirait pas à grand-chose, qui plus est. Disons que c’est de l’amour.
— J’étais bien loin de me douter d’une chose pareille, Shind.
Il y eut alors l’équivalent mental d’un haussement d’épaules.
— Vous dites que vous savez vous servir d’une arme.
— Oui, répondit-elle.
— Alors gardez-la à portée de la main quand vous êtes près de lui et soyez prête à vous en servir immédiatement s’il était menacé.
— Menacé ?
— J’ai eu beaucoup de mauvaises prémonitions concernant cette expédition. J’ai le sentiment que le danger guette, bien que je ne sache ni comment ni quand il se manifestera.
— Je me tiendrai prête.
— Comme cela je serai plus tranquille. Bonne nuit, Jackara.
— Bonne nuit, Shind.
Elle plaça son pistolet dans une position qui lui permettrait de faire feu rapidement et s’endormit la main sur la crosse.
Tandis qu’ils exploraient la ville pour la troisième journée consécutive, Malacar entendit un léger bruit venant d’en haut et inspecta le ciel. Un locomobile volait vers le nord-ouest, venant du sud. Jackara s’arrêta également pour le regarder. Il semblait grossir à vue d’œil.
— Il vient par ici. Il va peut-être passer au-dessus de nous.
— Oui.
— Shind. Peux-tu… ?
— Non. Il est trop loin pour que je puisse déchiffrer quoi que ce soit.
— S’il nous survole ?…
— Je verrai ce que je peux faire.
Quelques minutes plus tard il survolait le plateau. Il plana lentement au-dessus des ruines, à une centaine de mètres d’altitude. Lorsqu’il atteignit une position d’où le pilote n’aurait pas pu ne pas les voir si, comme c’était probable, il regardait vers le sol, le locomobile s’anima tout à coup et fila vers le nord-ouest en gagnant de l’altitude. Bientôt il fut hors de vue.
— Il n’y avait qu’un occupant à bord, un homme, dit Shind en s’adressant à la fois à Malacar et à Jackara. Il s’intéressait aux ruines. C’est tout ce que j’ai pu déchiffrer.
— Un touriste, peut-être.
— Dans ce cas, pourquoi a-t-il filé en nous voyant ?
— Je ne saurais le dire.
Malacar regagna le campement et déballa une mitraillette à laser qu’il passa à son épaule. Jackara vérifia sa propre arme lorsqu’elle vit ce qu’il faisait.
Ils retournèrent au carré qu’ils étaient en train d’explorer.
— J’ai une idée, dit-elle.
— Raconte.
— Les Péiens sont des Strantriens et les chapelles strantriennes sont presque toujours souterraines. On n’en a pas trouvé jusqu’à présent. Si, comme vous le pensez, votre H est un archéologue amateur…
Il hocha vigoureusement la tête et étudia de nouveau la carte.
— Je vais escalader ce mur une fois de plus, dit-il en regardant par-dessus son épaule. La voûte d’une salle souterraine de la taille d’une crypte strantrienne aura pu s’effondrer depuis le temps. Je vais voir si je n’aperçois pas des cuvettes.
Il escalada le mur et tourna lentement la tête de gauche à droite. Ensuite il sortit sa carte, y inscrivit des repères, compara la carte à ce qu’il voyait en guise de vérification, il descendit et s’approcha de Jackara.
— J’ai aperçu six creux assez sombres, lui dit-il en lui montrant la carte. On trouvera probablement d’autres trous, mais ces six-là sont les seuls que je pouvais voir de là-haut. Alors on va commencer par ceux-là. Choisis-en un. Elle s’exécuta, et ils se mirent en route. La quatrième dépression qu’ils explorèrent était une crypte strantrienne.
Couché à plat ventre, les jambes écartées, il projeta le faisceau de sa lampe dans l’obscurité qu’il surplombait. D’après ce qu’il pouvait voir, cela avait dû être une salle pentagonale Plus loin et à gauche, en contrebas se dressait ce qui restait probablement de l’autel principal. Un énorme monticule de gravats lui bouchait la vue devant et à l’extrême gauche. En s’avançant un petit peu et en se tournant vers la droite il pouvait voir la voûte basse et un morceau du foyer, un peu plus loin. De là, un escalier montant devait normalement mener jusqu’à…
Il estima l’emplacement approximatif en surface, sortit en rampant du trou et alla jusqu’au bâtiment en ruine. Il mit ses gants se pencha et commença à déblayer les gravats.
— C’est par ici, dit-il. Ça ne devrait pas être trop dur à dégager. C’est plutôt meuble.
— Et si on descendait par le trou ?
— Ça a déjà cédé à cet endroit. Ça n’est pas très solide. Inutile de prendre des risques.
Elle hocha la tête, mit ses propres gants, suivit son exemple. Lorsque la nuit commença à tomber, ils avaient déblayé les environs et dégagé, selon les estimations de Malacar les deux tiers de l’escalier.
— Assieds-toi sur la marche du haut et tiens-moi la lampe, ordonna-t-il, et il travailla pendant encore deux heures.
— Vous devez commencer à vous sentir fatigué, lui dit-elle.
— Un peu, mais je n’ai plus qu’un mètre ou deux à faire. Il passa devant elle, un rocher gros comme un melon entre les mains.
— Il y a quelqu’un d’autre avec nous sur ce plateau, dit Shind.
— Où ? demanda Malacar en laissant tomber le rocher sur un tas de gravats.
— Je ne peux pas le dire avec précision. Au nord-est, je crois. C’est un sentiment général de présence que j’ai. Rien de précis.
— Est-ce que ça pourrait être un animal ? demanda Jackara.
— C’est une intelligence de type supérieur.
— Essaie de la déchiffrer.
— C’est ce que je fais, mais elle est trop loin.
— Eh bien ! continue et préviens-nous quand tu y arriveras.
Malacar se rapprocha de Jackara.
— Éteins la lampe, dit-il.
Elle obéit. Il ôta son arme qu’il portait en bandoulière et la tint à la main.
— Attendons ici quelque temps, dit-il en s’asseyant à côté d’elle.
— Il est seul, dit Shind.
— Est-ce que ça pourrait être le même qui nous a survolés en locomobile cet après-midi ? demanda Jackara.
— Je ne sais pas.
— Le locomobile aurait pu revenir à basse altitude et se poser dans un des canyons non loin d’ici, dit-elle.
— Est-ce qu’il se déplace dans notre direction ? demanda-t-il.
— J’ai plutôt l’impression qu’il reste sur place.
Ils attendirent.
Au bout d’un quart d’heure, Shind dit :
— Il n’a toujours pas bougé. Peut-être s’est-il arrêté pour bivouaquer.
— Qu’est-ce qu’on va faire, Malacar ?
— Je suis en train de décider si je dois aller voir de quoi il retourne, ou si je devrais plutôt essayer de dégager l’entrée de la crypte ce soir.
— Lui n’a aucun moyen de savoir où nous sommes. Si c’est l’homme du locomobile, nous sommes à des kilomètres de l’endroit où il nous a repérés ce matin. Pourquoi aller au-devant des ennuis ?
— J’aimerais satisfaire ma curiosité.
— Shind peut vous avertir dès qu’il bougera. Si je descends un peu plus dans l’escalier, la lumière de la lampe sera invisible de la surface. Il ne nous faudrait pas plus d’une petite heure pour être à l’intérieur. Si on trouve ce que vous cherchez, on pourra déguerpir cette nuit même et le laisser camper ici aussi longtemps qu’il voudra.
— Tu as raison bien sûr – tactiquement parlant.
Il se leva.
— Fais attention en descendant.
— Shind, préviens-nous immédiatement s’il fait mine de bouger. Peux-tu me dire à quelle distance il se trouve ?
— À environ trois kilomètres, il me semble. Si je me rapprochais de quelques centaines de mètres, je serais peut-être en mesure de déchiffrer quelque chose.
— Vas-y.
Malacar se tenait à trois mètres sous la surface et Jackara était assise à sa gauche, un peu plus haut. Il mit de nouveau son arme à la bretelle et attaqua derechef le monceau de gravats. Quelque dix minutes plus tard, une ouverture apparut près du sommet de la voûte.
— Commandant, je me rapproche toujours. Les impressions sont plus fortes. C’est un esprit masculin. Il semble qu’il s’apprête à se coucher pour la nuit.
— Très bien. Continue à le surveiller.
Il agrandit l’ouverture qu’il avait pratiquée. Il jetait les pierres à côté de lui sur l’escalier. Jackara s’appuyait contre le mur, la lampe dans sa main gauche. Sa main droite reposait sur la crosse de son pistolet.
— C’est pour bientôt, dit Malacar en dégageant trois grosses pierres.
Ce faisant, il délogea des petits cailloux qui roulèrent jusqu’à ses pieds. Il redressa une tige de fer affaissée appartenant à l’armature de la voûte. Reculant d’un pas pour prendre son élan, il enfonça sa grosse botte dans la partie supérieure du tas de gravats. Des pierres roulèrent sur le sol de l’autre côté et ils furent enveloppés d’un nuage de poussière. Jackara toussa et la lampe vacilla.
— Excuse-moi, dit-il. Je voulais dégager les petites pierres en vitesse. On devrait pouvoir passer de l’autre côté dans quelques minutes.
Elle hocha la tête et hocha la lampe en même temps. Malacar fonça dans le tas.
— Commandant !
— Quoi ?
— Je suis entrée en contact avec son esprit, pour le sonder. Il est parti.
— Comment ça, il est parti ?
— Je ne peux plus rien déchiffrer, même pas son existence. Il a décelé ma présence quand j’ai essayé. Maintenant il se cache. C’est un télépathe, lui aussi – et expérimenté. Que dois-je faire ?
— Reviens. Nous sommes sur le point d’entrer. De quelle espèce est cette créature ?
— De la vôtre, je crois.
— Les êtres humains ne sont pas télépathes.
— Il y en a qui le sont, vous savez, on aurait dit l’esprit d’un homme.
Malacar déplaça quelques gravats et tordit une nouvelle tige de fer pour pouvoir passer.
— Notre visiteur est un télépathe, dit-il. Il a bloqué Shind. Elle revient vers nous en ce moment. Voilà. On doit pouvoir passer par cette ouverture.
— Croyez-vous que ce soit une bonne idée ? La créature pourrait nous trouver ici.
— La créature, comme tu dis, est apparemment un être humain, dit-il. S’il peut nous déchiffrer n’importe où, il peut nous trouver n’importe où – au campement par exemple. Alors autant continuer.
Il se pencha en avant et franchit le tas de gravats en rampant, passa sous la voûte et pénétra dans le foyer. Il se remit debout.
— Tu peux entrer, dit-il.
Il dirigea le faisceau de la lampe devant elle et elle passa. Elle lui prit la main et prit pied dans la petite salle.
— Par ici.
Ils pénétrèrent dans la salle pentagonale, et de petits animaux détalèrent devant sa lumière et disparurent dans les ténèbres. Il promena le rayon de la torche dans la salle. Il y avait des bancs renversés, des bancs poussiéreux ; des bancs vermoulus et cassés. Il se tourna vers l’autel, une pierre verte parcourue d’innombrables lézardes. Puis il examina les rangées de plaques en glassite représentant des déités péiennes, qui les entouraient. Il y en avait des centaines sur les murs ; plusieurs d’entre elles étaient brisées en morceaux, d’autres s’étaient détachées du mur et ne tenaient plus que de façon très précaire. Quelques-unes, enfin, étaient tombées par terre. Il les balaya du faisceau de sa lampe en tournant sur lui-même.
— Pas mal conservé, dit-il. C’est très ancien ?
— Personne ne le sait exactement, répondit-elle. Cette ville était déjà là, en ruine, quand on a découvert Deiba, voici environ neuf cents années terrestres.
— Me voilà, dit Shind et une silhouette noire entra par l’ouverture qu’ils avaient pratiquée.
— Parfait. Que devient notre visiteur ?
— Je ne sais pas. Je vais essayer de nous rendre indécelables pendant que vous explorez cet endroit.
— Excellente idée.
Il commença à inspecter le sol entre ce qui restait des rangées de bancs. Au bout d’une heure et demie, il avait passé au crible cette partie de la chapelle et n’avait rien trouvé. Il concentra alors ses recherches autour de l’autel, déblayant les morceaux de plafond qui jonchaient le sol.
« Je crois que j’ai trouvé quelque chose. » C’était la voix de Jackara, venant d’assez loin devant lui et sur sa gauche, où elle cherchait le long des murs avec une petite torche qu’elle avait apportée.
Il la rejoignit immédiatement.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle dirigea le faible faisceau de sa lampe sur un point du sol. Il éclaira l’endroit indiqué du rayon de sa propre torche.
Un carnet d’aspect humide, couvert de poussière, reposait sur le sol à leurs pieds.
Il se baissa, le toucha avec circonspection. Puis il le prit et l’épousseta. C’était un bloc-notes bon marché, recouvert de plastique, et dont la couverture portait pour seule inscription le nom du fabricant. Il enleva ses gants, les glissa sous sa ceinture et ouvrit le carnet. Les pages étaient humides, les lignes floues ou complètement délavées. Une par une, il tourna les pages.
— Des croquis, dit-il. De cette crypte. Rien que des croquis.
Il referma le carnet.
— Ça veut dire au moins une chose, dit-elle. C’est que quelqu’un est passé par là. Pourquoi jeter un carnet qu’on s’est donné tant de mal à remplir ? C’est peut-être ici que H a attrapé sa maladie.
Elle se recula tout à coup.
— Il y a peut-être encore des microbes dessus !
— Pas après toutes ces années.
Il promena le rayon de sa torche autour de lui.
— S’il a laissé ça, il a pu laisser…
Il maintint la lampe immobile. Le disque de lumière s’était arrêté sur quelque chose de partiellement métallique. Sous un amas d’étoffe pourrie qui pendait en lambeaux, il y avait un petit container.
— C’est une espèce de valise, dit-il en se baissant et en effleurant la chose des doigts.
C’est alors qu’il se figea sur place en voyant ce qui était écrit dessus.
Prudemment, il souleva la valise et souffla dessus pour la débarrasser de la poussière qui la recouvrait. Alors les vieilles visions de chaos et de mort déferlèrent une fois de plus dans son esprit, car elle portait les initiales HvH.
— Ça y est, dit-il doucement, je sais qui c’est.
— Je le sens ! dit Shind. Votre trouvaille l’a saisi et il s’est trahi !
Malacar fit volte-face en éteignant la lampe et en laissant tomber la valise. Il arracha la mitraillette à laser de son épaule.
— Ami ! cria une voix au-dessus de lui. Je ne tiens aucune arme braquée sur vous !
La lampe de Jackara s’éteignit à ce moment-là, et il entendit le clic que fit la sûreté de son pistolet.
Dans le trou béant au-dessus de lui, il vit soudain la silhouette d’un homme se découper sur le ciel criblé d’étoiles.
— Vous faites une belle cible, dit Malacar.
— Je me suis découvert pour vous prouver ma bonne foi quand j’ai vu que vous ne tireriez pas à l’aveuglette. Je veux vous parler.
— Qui êtes-vous ?
— Qu’est-ce que cela peut faire ? Je sais ce que vous savez maintenant. Heidel von Hymack est le nom que je suis venu vérifier ici.
Tandis que l’homme parlait, une faible illumination apparut sur le mur de droite. Malacar la regarda du coin de l’œil. C’était une des plaques en glassite. Elle avait commencé à luire d’un éclat légèrement verdâtre. Elle représentait un homme nu tenant un nuage orageux dans une main et un arc dans l’autre. Son visage était partiellement masqué par le bras levé. Il portait à la hanche un carquois d’éclairs du même jaune que le ciel.
— Et maintenant que vous connaissez son nom, dit Malacar, qu’allez-vous en faire ?
— Trouver l’homme qui y correspond.
— Pourquoi ?
— Il représente un très grand danger pour un grand nombre de gens.
— Je sais. C’est pour ça que je le veux.
— Et vous aussi, je vous connais, Malacar. Vous êtes un homme que j’ai beaucoup admiré – et que j’admire toujours. Mais cette fois, vous vous fourvoyez. Heidel ne peut être utilisé comme vous comptez le faire. Si vous tentez l’opération, il deviendra incontrôlable. Les NADYA elles-mêmes seront menacées, pas seulement les Ligues Combinées.
— Mais qui êtes-vous, bon sang ?
— Enrico Caruso, répondit-il.
— Il ment, dit Shind. Il s’appelle Francis Sandow.
— Vous êtes Francis Sandow, dit Malacar à haute voix, et je vois fort bien pourquoi vous voulez m’arrêter. Vous êtes l’un des hommes les plus riches de la galaxie. Si j’ébranlais sérieusement les Ligues, ça porterait atteinte à un grand nombre de vos intérêts, pas vrai ?
— C’est exact, dit Sandow. Mais ce n’est pas pour cela que je suis venu. En général, je me fais toujours représenter par des intermédiaires. J’ai fait une exception cette fois en raison de la nature particulière de cette affaire. Vous êtes docteur en médecine. Vous êtes bien placé pour savoir qu’il y a des maladies qui ne sont pas exclusivement d’origine physique.
— Et alors ?
— Cela fait quelque temps déjà que vous explorez cette crypte. Avez-vous trouvé des indices prêtant à penser que quelqu’un d’autre vous y a précédé récemment ?
— Non.
— Bon. Sans être capable de le voir, je vais vous dire quelque chose que je ne pourrais pas savoir par des moyens ordinaires. Vous vous tenez près de l’endroit où vous avez fait votre découverte, au pied d’un mur. Votre femme n’a qu’à me surveiller pendant que vous tournerez votre lampe vers le mur, assez haut. Au-dessus ou tout près de l’endroit où vous avez trouvé la valise, vous verrez une plaque en glassite. Je vais vous la décrire : vous verrez la tête et les épaules d’une femme à peau bleue. Elle a deux visages tournés dans des directions opposées. Celui de gauche est agréable et il y a des fleurs sur ce côté-là de l’image – des fleurs bleues. Celui de droite a des dents pointues et un air sinistre. À côté il y a un cadre fait de serpents bleus entrelacés. Juste au-dessus, vous verrez un cercle bleu.
Malacar alluma sa lampe.
— Vous avez raison, dit-il. Comment le saviez-vous ?
— C’est une représentation de la déesse Mar’i-ram, la reine de la maladie et de la guérison. C’est sans aucun doute sous son image que gisait von Hymack entre la vie et la mort. Il porte, assez bizarrement, la bénédiction et la malédiction de cette entité.
— Je ne vous suis plus. Est-ce que vous essayez de me dire que la déesse existe pour de bon ?
— Dans un certain sens, oui. Il y a un complexe d’énergies qui possède apparemment les attributs imputés à cette déité strantrienne. Appelez ça comme vous voudrez. En tout cas il a pris possession de l’homme que nous cherchons. J’ai de bonnes raisons de croire ce que j’avance. Maintenant que je connais l’identité de l’individu en questionne dois le trouver.
— Que ferez-vous si vous le trouvez ?
— Je le guérirai, ou, à défaut, je le tuerai.
— Non ! dit Malacar. Je le veux vivant.
— Ne faites pas l’idiot ! cria Sandow comme Malacar braquait le faisceau de sa lampe sur lui.
Une main levée pour se protéger les yeux, Sandow se rejeta en arrière au moment même où Malacar ouvrit le feu – non pas sur lui directement, mais à travers le plafond.
Un morceau de la voûte s’effondra dans un fracas assourdissant. Il y eut comme la chute d’un corps.
— À plat ventre ! cria Malacar en se jetant à terre et en entraînant Jackara avec lui.
Il avança en rampant jusque derrière une corniche en pierre et s’immobilisa, le doigt sur la détente de son arme.
— Il est vivant ! Il est indemne ! Il a une arme !
Malacar s’aplatit sur le sol tandis qu’un rayon laser faisait fondre une pierre près de son épaule gauche.
— Laissez-moi finir, voulez-vous ?
— Nous n’avons rien à nous dire.
— Jugez-en après m’avoir écouté ! Je ne tirerai pas si vous ne tirez pas !
— Ne tire pas, dit-il à l’adresse de Jackara. Écoutons-le jusqu’au bout.
Il visa soigneusement, puis dit :
— C’est bon, Sandow. Parlez.
— Vous savez ce que je veux. Je veux von Hymack. Je ne discuterai pas de la moralité de votre projet puisque votre décision est prise. Je le lis dans vos pensées. Mais j’aimerais vous proposer un marché… Bon sang ! Cessez de me viser comme ça ! Je joue cartes sur table ! Vous vivez sur une cendre morte, puante et radioactive – la Terre, le berceau de notre espèce. Ça vous dirait, de la voir de nouveau propre et verdoyante ? De voir tous ces volcans éteints, la radioactivité neutralisée, une terre fertile, des arbres, des poissons dans la mer, les configurations continentales d’origine ? C’est en mon pouvoir de le faire, vous savez.
— Ça coûterait une fortune.
— Alors, vous acceptez ? La Terre restaurée à son état d’avant-guerre, et en échange vous abandonnez le projet von Hymack, d’accord ?
— Vous mentez !
— Il ne ment pas, dit Shind.
— Ce serait un monde habitable de plus pour les NADYA, disait Sandow, ces NADYA auxquelles vous prétendez attacher tant d’importance.
Pendant tout le temps que Sandow parlait, Malacar essayait de contrôler ses pensées, de se laisser guider par des automatismes comme il l’eut fait lors d’un combat, et de ne laisser aucune intention, aucun désir traverser sa conscience. Prudemment, silencieusement, il se déplaça vers la droite en se guidant d’après la voix. À présent, tout contre le mur, il pouvait distinguer le contour imprécis d’une tête et d’une épaule. Tout doucement il appuya sur la gâchette.
Son bras fut paralysé pratiquement jusqu’au coude par la violence du choc qu’il reçut, et il vit son tir dévier de sa trajectoire et aller ravager le haut du mur d’en face.
De la main gauche, il protégea ses yeux contre les éclats qui volaient de toute part. Il l’abaissa presque instantanément, toutefois, pour saisir son arme et lui faire continuer son arc de cercle vers le haut.
Les éclairs tombèrent sur le plafond et le plafond sur l’homme.
Sandow s’était enfin tu.
Ils restèrent allongés là un long moment à écouter le bruit de leur respiration et les battements de leur cœur.
— Shind ?
— Rien. Vous l’avez tué.
Malacar se releva.
— Allez, viens, Jackara. Partons d’ici, dit-il.
Plus tard, avant de lever le camp, lorsqu’elle le vit à la lumière, elle dit :
— Vous saignez, Malacar, et elle lui toucha la joue du bout des doigts.
Il détourna la tête d’un mouvement brusque.
— Je sais. C’est cette fichue image du bonhomme vert qui m’a coupé en tombant.
Il resserra la sangle qui tenait sa selle.
— Aurait-il vraiment pu restaurer la Terre, Malacar ?
— Probablement, mais ça n’aurait pas résolu le problème.
— Vous avez dit qu’il vous fallait davantage de mondes pour obtenir le statut de Ligue. Avec la Terre, vous en auriez eu un de plus.
— Pour l’avoir, il m’aurait fallu renoncer à mon arme.
— Comment a-t-il su qu’il y avait l’image de la déesse, Mar’i-ram sur le mur ?
— Toutes les chapelles strantriennes sont disposées de la même façon. Il savait à peu près où nous nous tenions. Il lui suffisait de connaître l’emplacement de chaque plaque pour nous dire ce qu’il y avait sur le mur au-dessus de nous.
— Alors il n’y avait pas un mot de vrai dans ce qu’il a dit ?
— Bien sûr que non. C’était une histoire à dormir debout. Son intérêt dans cette affaire est purement économique.
— Alors pourquoi s’est-il déplacé en personne ?
— Je ne sais pas. Voilà, je suis prêt. Allons-y.
— N’allez-vous pas mettre quelque chose dessus ?
— Sur quoi ?
— Votre coupure.
— Plus tard.
Ils se mirent en selle et se hâtèrent dans la nuit vers Capeville et ses pluies.